A l'occasion de son nonantième anniversaire fêté en présence des représentants de la commune et dont le Carrefour Info Renens du mois de février 2009 s'est fait l'écho, M. Louis Sidler évoque avec beaucoup de sensibilité son parcours de vie et son engagement dans un texte qu'il n'était pas possible de publier intégralement dans le CIR. Découvrez ci-dessous l'ensemble de ce témoignage passionnant…
Je suis né le 23 décembre 1918 à Brot-Dessus, un hameau de 7 maisons faisant partie de la commune de Brot-Plamboz, dans la vallée des Ponts-de-Martel, Jura neuchâtelois. C’était un mois après la fin de la guerre 14-18, de la grève générale en Suisse et pendant l’épidémie de grippe espagnole.
Mes parents étaient des petits paysans tourbiers. Dès mon plus jeune âge j’ai travaillé chez nous et gardé les vaches. J’ai commencé l’école à 6 ans, nous étions quatre de la même année dans une classe réunissant tous les degrés, on n’allait à l’école que le matin. Les plus grands aidaient les petits pendant que la maîtresse s’occupait du degré moyen.
Je devais avoir 9 ans quand mon père a été obligé de vendre notre domaine pour devenir manœuvre dans une fabrique de meubles à Travers. Arrivé en cours d’année scolaire dans ce village je fus promu conditionnellement, mon bulletin portait cette mention : " Élève venant de la montagne, n’a pas encore appris les verbes " . J’ai terminé ma scolarité à 14 ans, pendant la grande crise économique des années 30.
À Travers, en automne, j’allais aussi garder les vaches chez des paysans, muni d’une dispense scolaire je ne recommençais l’école que le 1er novembre… Dans cette ferme j’ai découvert deux choses, le miel en rayon et le Petit Larousse que je pouvais lire et regarder une fois les vaches rentrées à l’écurie. C’était pour moi une grande découverte !
Apprentissage de boulanger à La Chaux-de-Fonds. Travail de nuit, pas d’argent et pas d’habits, il ne me restait qu’un loisir : la lecture. Ignorant l’existence d’une bibliothèque publique, j’achetais mes livres chez un bouquiniste qui me rendait la moitié du prix d’achat quant je venais choisir le suivant. Ainsi j’ai lu par goût et pour me distraire ce que d’autres doivent lire par obligation. Ce goût de la lecture a été le compagnon de toute ma vie, mais je n’emprunte plus de livres, j’aime les avoir sous la main, les garder. Pour mon entrée en apprentissage ma mère m’avait accompagnée à La Chaux-de-Fonds, je ne l’ai plus revue, elle est morte quand j’avais 16 ans. Ce fut la fin de notre famille, nous étions dispersés et je n’avais plus de chez-moi.
C’est à Vevey que j’ai trouvé ma première place d’ouvrier boulanger. Mon salaire était de 35 francs par mois, nourri et logé. De là je suis allé à Neuchâtel pour un salaire de 40 francs, ce devait être en 1937. De Neuchâtel je suis parti à vélo pour Zurich. Sans travail, sans argent et surtout sans domicile, j’ai galéré, comme on dit aujourd’hui. J’ai traîné dans les rues, j’ai logé à l’Armée du Salut. Ces années furent pour moi une bonne école de résistance.
J’ai accompli mon école de recrue à Thoune en 1938, dans les lance-mines. En rentrant de ces trois mois de service j’ai déposé mon sac et mon mousqueton à l’Armée du Salut (c’est attesté dans mon livret de service…) et je me suis mis à la recherche d’un travail. Le chômage était très important et nous étions nombreux pour la moindre place à prendre. Le 1er septembre 1939 c’est de Zurich que je suis parti pour être mobilisé avec les troupes neuchâteloises. J’ai effectué 1100 jours de service militaire, ce qui équivaut à trois ans de vie perdue. Pas tout a fait perdues puisque c’est certainement pendant ces années-là qu’a mûri ma volonté de ne plus accepter l’injustice sociale comme une fatalité.
Pendant ces années de guerre on était parfois démobilisé pendant un temps limité, il était donc difficile de trouver du travail. J’ai été bûcheron ! Avec un copain de service fribourgeois nous avons entrepris une coupe de bois au-dessus d’Arzier. J’ai été cuisinier militaire dans un camp de réfugiés juifs, caviste et aide chauffeur chez un marchand de vin, j’ai porté le charbon pour la Coop à Neuchâtel. En 1943 j’ai été engagé dans une imprimerie et j’ai appris à conduire une presse. J’ai été imprimeur jusqu’en 1956. À l’occasion des événements de Hongrie, mon patron, cédant à la pression de la fureur anticommuniste, résilia mon contrat. Alors j’ai été embauché dans une fabrique de cadrans de montre à la Chaux-de-Fonds. L’expérience du travail en usine, la pointeuse, le cloisonnement, et aussi l’entraide ouvrière, sont presque indispensables à la formation d’un militant ouvrier.
Pour moi deux choses importantes se sont produites pendant ces années. En 1941 j’épousais Marie-Louise Piguet, nous avons eu trois enfants, ce qui fait qu’actuellement je suis grand-père et arrière grand-père. Pendant ces années difficiles nous avons élevé une famille avec un salaire d’ouvrier, c’est-à-dire dans la pauvreté. Il n’est pas tolérable d’être jeune, en bonne santé, capable dans son travail et de ne pas gagner sa vie convenablement.
C’est le pourquoi de la seconde chose importante. Un soir de 1945 je suis allé m’inscrire au POP neuchâtelois. Dans la vie il est des actes dont on ne mesure pas immédiatement l’importance. Moi qui n’avais pas connu de professeurs, j’en rencontrais plusieurs à la fois et c’était des camarades avec lesquels on osait parler. Avec Jean Steiger, professeur au gymnase, on apprenait l’histoire du socialisme et la philosophie marxiste. Parallèlement, la lecture des Lettres Françaises nous apportait un bagage culturel qui valait bien celui que l’on fait ingurgiter aux étudiants.
Avec André Corwant, professeur et secrétaire politique du parti, c’est la vie de tous les jours qui était un enseignement. Dans les réunions il n’imposait rien, il expliquait. On faisait le tour des problèmes et, sans le savoir, on apprenait la pensée dialectique. Maintenant, à 90 ans et 63 ans de parti, je peux dire que cette adhésion au POP a certainement été une des décisions les plus importantes de ma vie.
En 1958 le POP neuchâtelois cherchait un secrétaire cantonal à plein temps. Aucun membre du parti ayant les qualités requises ne s’étant présenté, j’ai téléphoné de Neuchâtel où j’habitais pour proposer ma candidature. C’est Madame Corswant (professeur de lettres) qui m’a répondu en faisant cette remarque : " vous savez, Louis, il faut savoir écrire". C’est vrai que je n’avais jamais écrit dans le journal que je vendais depuis une dizaine d’années tous les samedis dans les bistrots. Mais comme le choix des candidats n’était pas grand, j’ai été engagé en qualité de secrétaire cantonal du POP et rédacteur neuchâtelois du quotidien "La Voix Ouvrière".
Une nouvelle vie commençait pour moi. Ecrire fut peut-être la chose la plus facile, mes lectures avaient servi à quelque chose. Le secrétaire d’un parti pauvre doit savoir tout faire, sans compter ses heures. Mais surtout il doit apprendre à supporter ses semblables. À La Chaux-de-Fonds j’ai fait partie du Conseil Général (le législatif) et de nombreuses commissions et aussi de la commission scolaire... J’ai occupé cette fonction de secrétaire pendant quinze ans, en gravissant sur le plan suisse la hiérarchie du PST ; membre du Comité central et membre du Bureau politique. En 1973 Jean Vincent et Armand Magnin m’ont demandé d’entrer à la rédaction de la Voix Ouvrière à Genève, j’en devins le rédacteur en chef de ce quotidien six mois pus tard.
Dès mon adhésion au POP j’ai été fiché par la police fédérale, d’abord dans la catégorie des suspects, pour finir dans la classe " extrémiste ". Quand est sorti le scandale des fiches j’en ai reçu 72 pages et, après les avoir attendu pendant 2 ans, j’ai reçu une partie des rapports ayant servi à leur élaboration : un paquet de dix kilos de pages A4 !
A La Chaux-de-Fonds, en 1963, j’avais fait la connaissance d’une jeune femme médecin-dentiste. Elle s’est ensuite installée à Lausanne et l’appel des genevois nous a permis le mariage. Voilà pourquoi Janine est devenue mon épouse il y a 35 ans. Fille de professeur, vaste culture générale (par modestie elle prétend le contraire) nous avons de passionnantes discussions sur de nombreux sujets. Aussi je remercie mon parti et la lecture de m’avoir apporté ce que d’autres acquièrent dans des écoles.
Maintenant je suis un vieux bonhomme qui ne voit plus bien jour. J’écris encore sur un ordinateur de petits articles pour de petits journaux, cela me permet de continuer la lutte contre cette injustice sociale qu’est la pauvreté.
Février 2009.
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